PORTRAIT : Mon combat pour la Famille
Les lignes qui suivent révèlent ce qui a constitué l’essentiel de l’engagement pastoral de Monseigneur Jean-Marie Untaani Compaoré. Souhait de l’avènement d’une Eglise Famille où la vie fraternelle se fait concrète et véritable.
Seize heures trente à l’archevêché de Ouagadougou. Le rendez-vous expressément voulu protocolaire va avoir lieu. « Monsieur l’abbé, Monseigneur vous attend » me susurre la secrétaire toute souriante. Deux toc toc à la porte, puis me voilà dans le bureau de celui qui s’apprête à prendre une retraite épiscopale bien méritée. Il ne s’embarrasse pas de protocole. « Prends la place qui te convient » me propose-t-il et d’un clic enregistre son travail à l’ordinateur. Le bureau bien rangé ne laisse voir cependant le traître signe d’un départ imminent du locataire des lieux. Salutations d’usage. Ses soixante quinze ans se lisent aisément bien sur ses cheveux dont les touffes blanches se laissent percevoir sans peine. Sa vue cependant se moque bien de l’usure du temps : sans lunette et sous un éclairage moyen, l’enfant de Saag-yuyoogo lit sans difficulté. Une première question et le futur archevêque émérite de Ouagadougou fronce les cils. Il veut bien mettre en confiance et rassurer de toute l’importance qu’il accorde à l’entretien qui commence. « Je dois avouer que dès le début de mon épiscopat, la session que le père Emilio a animée sur Monde Meilleur m’a marqué. C’est une session qui proposait une vulgarisation de l’ecclésiologie de Vatican II. La notion de petites communautés chrétiennes de base (C.C.B.) m’a vraiment boosté, surtout que pour avoir été pris comme formateur je me suis moi-même imprégné du contenu, avant de le monnayer à mon tour au bénéfice des chrétiens » s’exclame celui dont le Pape vient d’accepter la démission. Son portable sonne. Il décroche puis rend la politesse à son correspondant : « Je suis pris en ce moment, je vous appelle plus tard. » Il reprend son souffle et poursuit : « Le contenu de cette session m’a convaincu et je l’ai adopté comme le nerf de la pastorale que j’allais désormais mener. » Un combat entamé comme évêque auxiliaire de Ouagadougou, poursuivi comme évêque titulaire de Fada N Gourma, et déployé plus encore comme archevêque métropolitain de Ouagadougou, ainsi que le martèle celui dont le prénom devait s’enrichir de l’épithète Untaani, rassembleur, en langue goulmancéma : « Quand j’ai été nommé à Fada, « Monde Meilleur » a été la ligne directrice de mon action missionnaire et uni au presbyterium nous avons fait de notre mieux pour le mettre en pratique », confesse-t-il le regard profond.
Le retour à « domicile » d’un rassembleur.
Revenu à Ouagadougou dont il prend la charge pastorale en remplacement de son prédécesseur le Cardinal Paul Zoungrana admis à la retraite, il maintient son combat pour la création et l’animation des petites communautés chrétiennes de base. « Je reste convaincu que c’est à travers ses petites communautés que nous pouvons réussir l’implantation de l’Eglise comme famille de Dieu » confie-t-il, toute chose qui répond aux options fondamentales de 1977. Une préoccupation de toute une vie. Le rêve de voir les chrétiens vivre dans cette église à taille humaine qu’est la communauté chrétienne de base, une communauté qui se fait visible pour tous les hommes, où l’on vit ensemble en esprit missionnaire les uns avec les autres, les uns vers les autres. « Si les chrétiens font l’effort de rechercher cette unité dans les communautés chrétiennes de base (C.C.B.) poursuit celui qui devint évêque après dix ans de prêtrise, tous les problèmes de leur vie trouveront solution ».
Un livre vert au service d’une conviction pastorale
Une large consultation de la base au sommet de son nouveau diocèse lui permet de consigner son combat pastoral dans un petit livre qu’il baptise « Sel et Lumière.» Compendium d’un agir pastoral. L’idée trouve un bon accueil à la joie de celui qui n’en dort pas. « De retour à Ouagadougou explique-t-il, nous avons regroupé les chrétiens assez facilement dans ces C.C.B., parce qu’ils ont eux-mêmes pris conscience de l’importance pour eux de vivre vraiment en Famille. Nous avons montré qu’il fallait cependant aller plus loin dans le concret, c est-à-dire, en vivant la solidarité et la charité. » Et de poursuivre, « il est certes bien de se rassembler pour prier mais il faut surtout rendre concrète la charité fraternelle. » Hérault du partage. Il faut mettre l’amour en avant. Ce qu’exclame avec force celui dont les références de baptême se trouvent dans les registres de la paroisse saint Joseph de Pabré, « Le jour où le chrétien va accepter qu’il est responsable de son frère, de sa santé, de sa survie, c’est ce jour-là qu’on aura atteint la famille dans sa vraie dimension christique. Ce chrétien aura compris qu’il appartient à une famille qui prend en compte toutes les dimensions de sa vie, de son existence. Car c’est désormais dans cette famille qu’il va rechercher les réponses aux questions qu’il se pose, des plus insignifiantes aux plus existentielles. » Ce qui se vit déjà dans le diocèse n’est pas mal constate-t-il. Beaucoup de chrétiens en effet se sont engagés à trouver des lieux de prière pour leur C.C.B. On imagine le temps pris pour démarcher, les cotisations auxquelles ils consentent et qui sont déjà l’expression qu’ils se sacrifient pour leur Famille. Tout cela souligne-t-il, tournant les doigts, « restera de l’inachevé tant que la vie de charité fraternelle ne devient pas une réalité. »
Pour qu’un tel projet devienne réalité, il n’insistera pas assez pour que ses collaborateurs immédiats que sont les prêtres dans la pastorale, s’impliquent, afin que les C.C.B. prennent vraiment racine. Ceux-ci sont invités à bannir toute vie qui leur donne des airs de patrons ou de fonctionnaires. « Les prêtres rendent certes un service formidable dans la célébration des sacrements, mais ils doivent aussi se faire voir et accepter comme faisant partie de cette Famille dont la base est la C.C.B. Ils doivent être ouverts et se rendre accueillants. De cette manière, ils pourront installer ce climat de confiance qui permet aux fils et filles de la famille de se tourner vers eux pour se faire accompagner dans les différentes situations où parfois ils sont dépourvus de réponses idoines et rassurantes inspirées de l’évangile. » Puis de laisser tomber comme un cri de cœur : « Les prêtres doivent rendre à l’aise les fidèles dans leur relation à eux. Je n’ai cessé d’évoquer l’exemple de l’ancienne pratique des tournées que nous avons connues en tant que jeune prêtre. A l’époque, le prêtre partait pour trois à quatre jours pour vivre avec les gens dans les succursales et les villages. C’est un temps qu’il prend pour les écouter, les former, ouvrir leur esprit à la réalité de la vie d’aujourd’hui. En ville cette pratique pourrait bien se faire dans les C.C.B. Le prêtre pourrait passer trois à quatre soirées de suite dans une C.C.B, où il se rend disponible pour écouter. » Ce combat mené avec abnégation sera sans conteste celui de son successeur. Leurs devises épiscopales, parlant toutes deux de l’unité, ne sont-elles pas en effet comme deux couplets d’une même chanson ?
Ab.Jokinda